L’Alsacien international, un Alsacien libéré

 

Flag of AlsaceJe suis Alsacien. J’aime le dire à chaque rencontre qu’il m’est offert. C’est là mon identité. Elle est valorisée où je réside. Aux Etats-Unis, l’Alsace est synonyme de reconnaissance, de communauté et de liens. Elle y est reconnue comme la terre de la Statue de la Liberté, des Marx brothers, de Marlon Brando, de l’astronaute Russel Schweickart, du général Pershing, des Amish, ou encore des fondateurs des pneus Firestone (Feuerstein) et de Boeing, originaire de Mulhouse, sans oublier les ancêtres maternels de Barack Obama, venus de Bischwiller[1].

Cette identité est source d’assurance, de loyauté et de liberté pour les expatriés. Elle est un garant de la reconnaissance de la région. Je suis un communautariste car le communautarisme est avant tout l’école de la solidarité désintéressée, où l’intérêt égoïste passe après celui du groupe, qui tire tout le monde vers le haut. Il nous protège d’un égalitarisme, qui nivelle par le bas, annihile, anesthésie et transforme l’être humain en un produit de consommation de masse, sans spécificité (WEIL, 1949).

 

Les spécialistes de l’identité (PLASSERAUD, 2000) ont montré combien l’émigration contribuait à développer l’attachement à la terre d’origine et à ses spécificités. Les Alsaciens ne sont pas exempts de cette situation comme en témoigne, aux Etats-Unis, les traces laissées par dix « Strasburg », plusieurs Colmar et Bergheim, sans oublier la communauté dialectophone des Amish en Pennsylvanie ou en Ohio et la Petite Alsace du Texas. En 1998, une enquête ([2]) réalisée auprès de jeunes lycéens texans d’origine alsacienne a mis en évidence que ces jeunes se considéraient alsaciens parce que leurs parents ou grands-parents parlaient l’alsacien.

 

Reconnaître la diversité

 

Charles Taylor (TAYLOR, 1992) explique que la reconnaissance n’est pas seulement une politesse que l’on fait aux gens mais un besoin humain vital. La reconnaissance de ce qui singularise « le moi », et des « autres donneurs de sens » est la clé de l’identité réussie. Taylor affirme que la légitimité des institutions démocratiques est fonction de leur capacité à reconnaître publiquement les différentes communautés culturelles. Pour lui, les « droits collectifs » constituent le pilier de la « politique de la reconnaissance ». Il s’agit de droits accordés aux groupes culturels menacés de disparition et visant à garantir la réalisation des desseins collectifs des minorités qui voient les communautés culturelles être considérées comme « des êtres agissants ».

 

Les sociétés démocratiques ont deux exigences qu’il n’est pas toujours aisé de concilier. D’une part, l’exigence d’une unité nationale et d’un socle commun, d’autre part, la nécessité pour chaque communauté de pouvoir y trouver son compte. Si l’unité se paie au prix de l’aliénation d’une communauté, la démocratie commence à boiter. Si la France a réussi une intégration – une assimilation même – d’immigrants de Pologne ou d’Italie, entre les deux guerres, « cette réussite fantastique a porté à croire que les mêmes mesures suffisent aujourd’hui ». Or, ce n’est plus vrai, insiste Taylor ([3]). « Je suis communautariste parce que social-démocrate et que je crois que nos systèmes capitalistes sont trop marqués par l’individualisme », précise-t-il, ajoutant qu’il estime qu’ « une société ne peut fonctionner sur la liberté des seuls individus, comme le pensent les néolibéraux ». Parce que la solidarité entre les individus est capitale, Taylor souhaite la reconnaissance de communautés culturelles différentes, lorsqu’elle va dans le sens d’une intégration sociale, organisée autour de valeurs fondamentales communes en démocratie.

 

Philippe Regnoux, arrivé en 2005 à Radio Shalom Montréal dénonce (REGNOUX, 2011) ce décalage entre la communauté française – « dont le lien de solidarité est très lâche » – et d’autres communautés en raison de la peur du mot « communauté » chez les Français. Il explique combien l’appartenance à une communauté l’a aidé à mieux s’intégrer. « Quand je dis communauté, ce n’est pas un groupe fermé sur lui-même ; au contraire, c’est une entité ouverte sur la réalité et ouverte sur les autres communautés. Justement le problème des Français est que nous n’avons pas cette vision-là d’une communauté qui s’assume pour pouvoir partager, faire circuler les expériences de vie, et venir en aide aux autres membres », explique Regnoux.

 

Un sentiment de honte

 

La proposition de loi 2157 de 1984 ([4]) fustige les systèmes de répression menés durant des décennies sur les bancs de l’école avec comme but d’inculquer aux locuteurs « le mépris de leur langue et de leur culture, n’hésitant pas, dans ce but, à les entraîner à la délation, ce système de répression (le sou) ». Le texte cite des pratiques « responsables  du complexe d’infériorité qui a si longtemps pesé sur des centaines de milliers de citoyens français », avant de noter « cette honte de leur langue et de leur milieu social a contribué dans nos régions à un vide culturel dommageable en fin de compte à l’ensemble de la Nation ».

 

Kofi Yamgnane, Togolais et Breton par alliance devenu Ministre de François Mitterrand a écrit que « notre enracinement est d’avoir nos pieds dans notre terre et notre esprit ouvert à tous les nuages »([5]). Comparant les cultures bretonne et bassar du Togo, il estime que les Bretons, du fait de leur histoire linguistique, présentent des comportements et une attitude rappelant des complexes de ses frères Togolais hérités de la colonisation. Les Alsaciens, les Bretons ont ceci de commun avec les Africains : il faut qu’ils se libèrent de la fatalité, du doute et du complexe d’infériorité qui les habitent pour prendre contrôle de leur destin. Après des siècles de mépris, il faut que les régionaux apprennent à croire en eux-mêmes, sans excès et sans arrogance, en leur capacité de trouver en eux le génie, les ressources et les richesses susceptibles de les aider à construire leur présent, en vue de se projeter, avec assurance.   Une assurance qui revient avec l’émigration.

Mon expérience à New York m’a convaincu que la promotion de notre région passe par la promotion de sa langue (VIGEE, 2001) de son histoire, de ses êtres et de leur identité complexe. Il y a urgence de revaloriser tout ce qui a été relégué, caché et étouffé. Il ne s’agit pas seulement d’un impératif économique mais d’une nécessité sanitaire. L’inconscient transgénérationnel (SCHÛTZENBERGER, 1993), ensemble de traces mnésiques de tout ce qui a été caché et subi par nos ancêtres, est source de pathologies pour les générations suivantes. Lorsque l’on connaît l’ampleur des traumatismes identitaires et violences symboliques véhiculés par quatre changements de nationalité entre 1870 et 1945, il semble que la mission de la nouvelle génération d’Alsaciens est immense. Il leur appartient de retrouver le sens (BAYROU, 1998) de leurs racines et garder la tête bien dans les étoiles.

Thierry Kranzer, Président de L’Union Alsacienne of New York

Bibliographie

BAYROU (François), Le droit au sens, éditions Flammarion, 1998,

HOFFET (Frédéric) – La psychanalyse de l’Alsace, Quatrième édition publié en 2008, éditions Coprur, avec une postface d’Adrien Zeller, Edition originale 1951.

PLASSERAUD (Yves), L’identité, éditions Monchrestien, 2000, 158 pages,

REGNOUX (Philippe), Nous tracerons des horizons, les Éditions du Marais, Montréal, 2011,

RIGOULOT (Pierre), La tragédie des Malgré-nous – Tambov, le camp des Français, éd. Denoël Paris, 1990, 285 p.,

SCHÜTZENBERGER (Anne Ancelin), Aïe, mes aïeux!, La Méridienne, paris, 1993,

TAYLOR (Charles), Multiculturalisme. Différence et démocratie (1992), trad. Denis-Armand Canal, Paris : Aubier, 1994. (Version originale 1992) et A Secular Age, Belknat Harvard, 2007,

VIGEE (Claude), Un témoignage alsacien, éditions Nuée bleue Strasbourg, mars 2001,

WEIL (Simone), L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Éditions Gallimard, 1949, 381 pp. Collection idées,

KATTAN (Karim), article « Eloge du communautarisme », French Morning, publication en ligne (New York),

« Alsace New York », bulletins de liaison semestriels printemps-été et automne-hiver 2012 de L’Union Alsacienne de New York (www.alsace-newyork.com).

 

 

RÉSUME : Kranzer, Président de L’Union Alsacienne de New York et citoyen d’honneur de la petite Alsace du Texas (Castroville) nous livre un témoignage sur la réalité de l’identité alsacienne aux Etats-Unis. Cette réalité s’illustre par l’existence de dix « Strasburg »,et des communes de « Colmar », « Alsace » et « Lower Alsace  » en Pennsylvanie et « New Alsace » en Indiana. La subsistance du dialecte alsacien dans les communautés Amish de Pennsylvanie et de l’Ohio, sans oublier Castroville ajoute au caractère surprenant de cette réalité identitaire.

 

CV : Attaché de presse de l’ONU à New York depuis 2001. Diplômé en communication, anthropologie culturelle et relations internationales. Vie associative : Secrétaire général du Comité des associations françaises de New York (CAFUSA), du Souvenir français USA et de l’Association culturelle francophone de l’ONU (ACF). Président du Fonds international pour la langue alsacienne (FILAL) qui a son siège à Colmar et New York.

 

[1] « Alsace New York », bulletin de liaison semestriel automne-hiver 2012 de L’Union Alsacienne de New York.

[2] Enquête réalisée dans le cadre d’un mémoire d’ethnologie intitulé « Langue, identité et comportements à caractère rituels, chez les Alsaciens du Texas », Institut d’ethnologie Strasbourg, septembre 1998

[3] Inteview de Charles Taylor, in Le Nouvel Observateur du 4 juin 2009 sous le titre « Immigration ; le modèle québécois ».

[4] Proposition de loi du Parti socialiste de 1984.

[5] Site internet du Député Kofi Yamgnane.

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